Écriture

Secrets d’écrivain : Nina Gorlier

04/10/2021

Prenez un thé ou un café ☕️ et installez-vous confortablement : nous allons partir à la rencontre de Nina Gorlier et de son univers romanesque empreint de rêve, de poésie et d’imaginaire.

Jeune auteure prolifique, Nina a publié deux romans chez Magic Mirror Editions et a plusieurs autres projets d‘écriture et de publication en cours.

Dernier en date, son roman La Mélodie des Limbes raconte le périple d’Elisabeth, jeune fille atypique qui s’enfonce dans le monde des Limbes pour sauver son ami disparu.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance onirique de ce roman, la manière douce et métaphorique avec laquelle il aborde certains thèmes difficiles comme la différence et le deuil. C’est un roman très sensible qui revisite le conte des Sept Corbeaux de Grimm dans une version fantastique et touchante.

Nina a accepté de répondre à mes questions sur l’univers de ses romans et son processus d’écriture.

Bonjour Nina, merci à toi d’avoir accepté de répondre à cette interview ! Pour commencer, peux-tu te présenter et nous parler de la genèse de tes deux romans publiés ?

Je suis Nina Gorlier, j’ai 23 ans et j’ai fait des études littéraires avant de devenir professeure documentaliste. Aujourd’hui, je suis l’autrice de deux romans parus chez Magic Mirror Editions : La Bête du Bois Perdu et La Mélodie des Limbes.

La Bête du Bois Perdu est mon premier roman (du moins le premier que j’ai réussi à achever) et je l’ai écrit spécialement pour Magic Mirror, éditeur spécialisé dans les réécritures de contes. J’ai connu Sandy, sa fondatrice, via ses vidéos YouTube Du conte à l’écran. Son projet, fou et merveilleux, m’a plu et j’ai décidé d’embarquer à mon tour dans cette belle aventure.

Pour La Mélodie des Limbes, j’ai choisi d’explorer un conte plus personnel, issu de mon enfance et trop souvent oublié : Les Sept Corbeaux des Frères Grimm. Il était parfait pour la collection Forgotten de Magic Mirror, destinée aux réécritures des contes peu connus du grand public.

La Mélodie des Limbes est ton deuxième roman édité après La Bête du Bois Perdu. Quelles différences as-tu notées entre l’écriture et la publication de ton premier et de ton second livre ? As-tu eu une maturation, une approche et des ressentis différents pour l’un et pour l’autre ?

J’ai osé aborder des thèmes que je n’aurais jamais pu traiter auparavant.

Pour ce deuxième roman, j’ai pu prendre en compte les retours, positifs comme négatifs, que j’avais reçus sur La Bête du Bois Perdu. Cela m’a permis de m’améliorer sur mon style, mes personnages, le rythme de mon récit. Je pense que j’ai osé aborder des thèmes que je n’aurais jamais pu traiter auparavant. J’étais davantage sûre de moi et je le suis encore plus aujourd’hui, plus d’un an après ma soumission de La Mélodie des Limbes chez Magic Mirror Editions.

Cette maturité entraîne obligatoirement une prise de recul par rapport à mes œuvres, à tel point que je n’ose pas les relire. Maintenant qu’elles sont figées, je sais que je ne pourrais plus changer les défauts que je trouverais, trois ans après la publication. Et cela serait trop frustrant.

L’ambiance de tes histoires est envoûtante, avec une tonalité très onirique. Est-ce que cela te vient spontanément ou as-tu des astuces, des conseils d’écriture à confier aux auteurs qui voudraient nimber leur récit d’une aura particulière ?

Je m’inspire tout simplement de mes rêves.

Pour le fond, je m’inspire tout simplement de mes rêves. Leur caractère étrange, leurs idées saugrenues, leurs peurs refoulées. Pour la forme, j’adapte ma plume pour apporter de la douceur, quelque chose de chantant. Pour mes deux romans, j’ai écrit certains passages comme l’on écrit de la poésie. Je pense que le mariage entre ce fond et cette forme résulte en cette tonalité onirique.

Cela dépend vraiment du ressenti que je veux transmettre. Par exemple, pour mes romans plus « terre à terre », j’ai pris une plume plus directe et sobre.

Ce qui m’aide beaucoup pour créer une atmosphère, c’est me mettre moi-même dans cette ambiance. C’est pourquoi j’ai créé des tableaux Pinterest pour m’inspirer d’images ainsi que des playlists à écouter lorsque j’écris.


Avec La Mélodie des Limbes, tu as choisi de revisiter un conte peu connu du grand public : Les Sept Corbeaux des frères Grimm. Qu’est-ce qui, dans ce récit, t’a donné envie de déployer une nouvelle histoire ?

Le conte original est extrêmement court, ce qui permet de se l’approprier facilement pour le développer. Son intrigue est pleine de trous que j’ai pu combler. Par exemple, on ne sait jamais pourquoi les garçons se transforment en corbeaux au début du conte. Certes, le père formule ce vœu sur un coup de tête, sans vraiment le penser, mais quelle est la force qui exauce ce vœu ? Il n’y a aucun antagoniste déterminé dans Les Sept Corbeaux.

C’est pourquoi j’ai créé le personnage de l’Entrepasseur, cet être qui règne sur les Limbes et qui sera l’adversaire d’Elisabeth (mon héroïne) tout au long du récit. L’Entrepasseur ajoute des enjeux absents du conte de Grimm (une course contre le temps, des épreuves à surmonter, une menace imminente tout au long de l’histoire…).

S’il est bref, le conte est tout de même marquant par ses personnages et une scène clé à la fin de l’histoire, sans mauvais jeu de mots pour ceux qui savent de quoi je parle 😉 J’ai donc repris ces éléments que j’ai exploités, leur ajoutant une symbolique absente du conte. Je pense notamment aux corbeaux. Je me suis inspirée de leur représentation dans l’imaginaire collectif et les différents folklores. Ce fut la porte d’entrée dans Limbes et ce que ce monde étrange et onirique dissimulait.

Illustration Coupleofkooks

Quels sont les ingrédients d’une réécriture de conte réussie, selon toi ? Peux-tu nous citer tes préférées (sur papier ou grand écran) ?

Une bonne réécriture de conte est un voyage vers l’inconnu qui nous rappelle pourtant l’ambiance familière de notre enfance.

Je ne pense pas que simplement transposer les éléments du conte (dans une autre époque, un autre univers…) soit suffisant. L’auteur doit se les réapproprier, les réinventer. Les contes ont beaucoup évolué avant de parvenir dans la forme que nous leur connaissons. La réécriture doit poursuivre dans cette continuité. Elle doit amener le récit plus loin.

C’est un exercice passionnant, car on découvre les différentes interprétations que chacun peut se faire d’une même histoire. J’adore certains partis pris, ces « twists » apportés, ces archétypes transformés en personnages profonds et intéressants, ces liens creusés entre différents éléments.

On doit être aussi surpris qu’en terrain acquis, reconnaître les éléments de base et jubiler devant la façon dont l’auteur les réinvente. Si je devais répondre en une phrase, je dirais ceci : une bonne réécriture de conte est un voyage vers l’inconnu qui nous rappelle pourtant l’ambiance familière de notre enfance.

À ce jour, mes deux réécritures de contes préférées sont signées Andrzej Sapkowski dans les deux premiers tomes du Sorceleur : les nouvelles Le Moindre Mal (réécriture de Blanche-Neige) et Une Once d’Abnégation (réécriture de La Petite Sirène). La première interroge sur les notions de Bien et de Mal et offre enfin à son héroïne la complexité qu’elle mérite. La seconde explore le thème de l’amour impossible, pour en faire l’un des récits les plus poignants qu’il m’a été donné de lire.

Si vous aimez les réécritures sombres et grinçantes, je vous conseille également le manga Ludwig Revolution de Kaori Yuki, notamment les chapitres sur Blanche-Neige et La Belle au Bois Dormant.

Tes romans sont empreints d’une ambiance à la fois enchanteresse et sombre. Ta plume est poétique tout en abordant des thèmes difficiles. Recherches-tu cette dualité dans un récit ? Comment la gères-tu ?

La Mélodie des Limbes a été écrit comme une longue métaphore.

La Mélodie des Limbes aborde des thématiques assez difficiles (la mort, le deuil, le validisme) et je savais que ce serait un roman dur à digérer pour mes lecteurs. Il a parfois été difficile pour moi de l’écrire et j’ai même hésité à le faire publier car c’était en quelque sorte un mélange de mes sentiments les plus profonds. Quelque chose d’intime. Cette dualité était donc nécessaire pour adoucir le rendu, le rendre plus abordable. Plus pudique, peut-être.

C’est une façon pour Elisabeth, mais aussi pour le lecteur, de se mettre à distance de ce qui peut faire mal. Et la poésie est un média efficace pour transmettre des émotions, pour dire avec lyrisme et onirisme ce qu’on n’arrive parfois pas à exprimer avec de simples mots. Une image peut exprimer une émotion. Voilà pourquoi La Mélodie des Limbes a été écrit comme une longue métaphore.

Les thématiques abordées dans La Mélodie des Limbes sont nombreuses et profondes. Ton livre parle notamment de la passion artistique par le biais du personnage d’Elisabeth, flûtiste virtuose qui ne s’exprime jamais aussi bien qu’avec sa musique. Quel rapport entretiens-tu avec les arts, l’écriture en particulier ?

Je ne peux pas vivre sans créer des histoires.

Comme les personnages d’Elisabeth et Phébus, je suis passionnée par les arts et je ne pourrais pas imaginer ma vie sans eux. Toute petite, mes parents m’entraînaient dans les musées et j’adorais ça. Mon père est un grand mélomane et m’a fait découvrir les musiques baroques, classiques et romantiques. Ma mère, professeure de français, m’a transmis son amour pour la lecture.

Si je ne suis pas aussi virtuose qu’Elisabeth (j’ai fait un peu de flûte dans mon enfance, mais rien de plus), je suis passionnée par l’écriture, et je suppose que c’est mon équivalent. Elisabeth ne peut pas vivre sans musique, je ne peux pas vivre sans créer des histoires. Grâce à cela, je parsème des références aux œuvres que j’aime dans les miennes, que ce soit des poèmes ou de la mythologie. Je ne peux pas m’en empêcher !

Enfant, puis adolescente, j’étais timide et introvertie. Je le suis toujours, mais l’écriture m’a permis de m’exprimer d’une autre façon. Une où je me sens plus à l’aise.

Peux-tu nous parler de tes inspirations, des livres qui t’ont marquée et que tu recommandes ?

Ma principale inspiration pour La Bête du Bois Perdu fut bien entendu les contes d’autrefois, auxquels j’ai emprunté les codes, les personnages et l’univers. J’ai écrit ce roman pour leur rendre hommage, retrouver la peur qui se cache au fond des bois et les merveilles de la magie malgré la terreur.

La Mélodie des Limbes étant un roman sur les rêves, je pense que j’ai été plus ou moins consciemment inspirée par Le Pays des Rêves oubliés de Lavinia Petti, un véritable voyage en « Onirie » où les personnages vont être confrontés aux souvenirs, aux peurs de l’enfance et aux songes refoulés. C’est une lecture que je conseille fortement, qui transporte par sa plume et son intrigue pleine de trouvailles judicieuses.

Récemment, j’ai eu un coup de cœur pour Le Chant d’Achille de Madeline Miller. Je ne sais pas encore à quel point il me marquera, mais dans l’immédiat il m’a donné envie d’écrire un roman sur la mythologie grecque. Pourquoi pas la revisite d’un mythe ?

Parmi les autres œuvres qui m’ont marquée, je citerai sans cohérence particulière : Les Misérables d’Hugo, Antigone d’Anouilh, Dora Bruder de Modiano, Beloved de Toni Morrison, Le Cirque des Rêves d’Erin Morgenstern, Si l’on me tend l’oreille d’Hélène Vignal et Incendies de Wajdi Mouawad. Dans ces œuvres, nous trouverons de la poésie, de la tragédie et des rêves, parfois les trois à la fois. C’est peut-être pour ça qu’elles trouvent résonance en moi. Ce que je sais avec certitude, c’est qu’elles m’ont toutes bouleversée.

J’apprécie également la poésie de Victor Hugo (encore lui), Arthur Rimbaud et Jules Supervielle. Grâce à eux, j’ai souvent glissé quelques rimes à travers mes mots.

La Mélodie des Limbes raconte le cheminement d’une jeune fille dans un monde onirique. Il m’a semblé que son périple se mêlait finement à une quête intérieure plus symbolique (d’acceptation notamment) ce qui apporte une force émotionnelle au récit. Est-ce que tu planifies tes histoires en amont, ou préfères-tu écrire de manière instinctive ?

Disons que l’idée du roman me vient par instinct, mais que le mettre en scène me demande tout un travail d’organisation. Je suis le genre d’autrice qui ne peut pas écrire sans savoir où elle va, et souvent j’ai besoin de connaître la fin de mon récit pour y poser le premier mot. Je fais donc un plan détaillé de mon intrigue avant de la rédiger (parfois même des plans pour chaque chapitre). Cela me permet de travailler en profondeur la trame narrative et lui donner un sens.

La Mélodie des Limbes est bien une quête intérieure. Au début du récit, Elisabeth va perdre son ami imaginaire et tout faire pour le retrouver, tout en étant confronté à la possibilité d’échouer. Je voulais écrire une métaphore sur la perte, j’ai alors construit ma trame sur les étapes du deuil telles qu’elles ont été théorisées par Elisabeth Kübler-Ross : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Ces étapes ont donné leur nom aux différentes parties de mon roman.

Deux de tes livres sont publiés (et d’autres sont en route). En tant qu’auteure productive, quels conseils donnerais-tu aux aspirants écrivains pour parvenir à se lancer dans l’écriture et à persévérer ?

Mon conseil le plus précieux serait d’écrire en premier pour vous.

Depuis que j’écris plus « sérieusement » (c’est-à-dire dans l’optique d’être publiée), je me suis imposée des petites routines d’écriture pour concilier cette activité avec mon travail de professeure documentaliste.

Si je veux avancer dans mes nombreux projets et respecter mes obligations auprès de mes éditeurs, cette rigueur est nécessaire pour ne pas piétiner. Il s’agit de courtes sessions d’écritures au moins un soir sur deux et des périodes plus longues le week-end. Ecrire chaque jour permet de ne pas perdre la main, ni le fil de mon intrigue.

Mon conseil le plus précieux serait d’écrire en premier pour vous. Votre roman doit vous ressembler et vous plaire avant de plaire aux autres. Écrivez ce que vous rêvez de lire. Car c’est cette flamme qui va vous motiver dans votre projet et vous permettre de persévérer jusqu’au bout. Il m’est déjà arrivé de mettre des projets en pause car je n’y croyais plus et je me forçais, ce qui se ressentait dans la qualité du récit.

Peux-tu nous parler de tes projets d’écriture à venir ?

Une novella paraîtra aux éditions du Chat Noir l’année prochaine, dans leur nouvelle collection F.nigripes. Je ne veux pas en dire trop pour l’instant, mais voici une petite exclusivité : ce sera une histoire de fantôme. Une première pour moi, puisque je me détache des contes de fée.

A l’heure où j’écris, j’attends la confirmation officielle pour une troisième réécriture de conte chez Magic Mirror, pour un roman dont l’ambiance sera nettement différente de mes deux premiers. Ce sera sûrement pour 2022.

En ce moment, je termine l’écriture d’une nouvelle pour un projet à plusieurs mains (8, pour être exacte) qui, je l’espère de tout cœur, pourra voir le jour. Par la suite, je m’attaquerai aux nombreux projets qui patientent dans un coin de mon esprit.

Sur quels sites ou réseaux sociaux peut-on te retrouver ?

Je suis sur Instagram @nina.books13 où je partage mes lectures et ma vie d’autrice. En parallèle, je tiens également un blog littéraire nommé Moonlight Symphony où je publie des chroniques plus détaillées de mes lectures, tout en parlant écriture, cinéma et séries.

Merci beaucoup Nina pour tes réponses passionnantes 😊

Retrouvez La Mélodie des Limbes de Nina Gorlier ici

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