Écriture

Jouer avec la ponctuation pour faire vivre son roman

15/06/2020

Je vais vous raconter une petite anecdote 😊

L’autre jour, en cherchant une info sur Google, je suis tombée sur un blog qui répondait à ma question … mais au bout de quelques secondes de lecture, j’ai refermé la page en grimaçant comme si j’avais croqué dans un citron.

La réponse apportée par l’auteur était-elle mauvaise ? Pas spécialement. Le design du site truffé de pubs ? Non plus. Pour tout vous dire, je suis partie parce que toutes les phrases de l’article étaient terminées par un point d’exclamation.

Vous allez peut-être me trouver excessive, mais c’est la réalité : je suis allergique à l’abus de points d’exclamation. Quand ce signe de ponctuation est utilisé à l’excès dans un contexte qui ne s’y prête pas (comme un article informatif), il s’en dégage un ton hystérique qui a le don de m’agacer 🙄

Et c’est dommage parce que l’article était peut-être intéressant. Mais voilà : le propos défendu par l’auteur a beau être fabuleux, s’il est très mal ponctué, ça ne passe pas.

C’est le même combat quand on écrit un roman !

On a tendance à reléguer la ponctuation au second plan, alors qu’elle est primordiale. Un texte sans ponctuation n’est qu’un amas de briques informes. La ponctuation est le ciment qui va lier les mots, leur donner une forme et du sens.

En complétant le message transmis par les mots, la ponctuation oriente la manière dont le lecteur comprend ce qui est écrit. Mais pas seulement : elle apporte de la vie au texte. C’est en partie elle qui définit la vibration du récit, la manière dont il résonne dans l’esprit du lecteur, les émotions qu’il fait passer.

D’où l’intérêt de soigner la ponctuation de ses textes comme on bichonnerait les fondations de sa maison 😊

Comment s’y prendre ?

 

1. Varier les signes de ponctuation dans son roman

La règle n°1 est d’éviter les excès.

Prenez le point : c’est le signe de ponctuation que l’on utilise le plus pour rythmer un texte. Mais un recours systématique au point créé un effet haché et répétitif qui rend le récit monotone.

Jetez un œil à ce texte :

Sylvia se mordit la lèvre. Elle avait tellement envie de s’offrir une glace. Le chariot du marchand proposait une multitude de parfums. Violette. Fleur de lait. Caramel beurre salé. Comment résister.

Ces quelques lignes ne vous semblent-elles pas terriblement plates ?

Et le problème se pose avec n’importe quel signe de ponctuation :

Sylvia se mordit la lèvre ! Elle avait tellement envie de s’offrir une glace ! Le chariot du marchand proposait une multitude de parfums ! Violette ! Fleur de lait ! Caramel beurre salé ! Comment résister !

Alors qu’avec une ponctuation variée, c’est tout de suite plus harmonieux :

Sylvia se mordit la lèvre. Elle avait tellement envie de s’offrir une glace ! Le chariot du marchand proposait une multitude de parfums : violette, fleur de lait, caramel beurre salé … Comment résister ?

Il faut donc moduler sa ponctuation pour écrire un texte équilibré. Mais alors, comment jouer avec la ponctuation pour insuffler de la vie à son roman ?

Nous allons percer ce mystère 🕵️‍

 

2. Apporter des émotions grâce à la ponctuation

Si l’excès est à éviter, notamment quand le contexte ne s’y prête pas, on peut en revanche accentuer la ponctuation par endroits pour rendre son texte plus vivant.

La ponctuation est en effet une arme redoutable pour faire passer une émotion, un sentiment ou même traduire le tempérament d’un personnage. L’essentiel est de rester subtil …

Regardons de plus près les émotions induites par les principaux signes de ponctuation.

Le point

Une utilisation répétée du point exprime un détachement, ou un côté direct et cassant. Ce signe de ponctuation s’accorde bien aux personnages pragmatiques, aux héros nonchalants ou blasés qui mettent une distance avec leurs propres sentiments.

Regardez les premières lignes de L’Etranger d’Albert Camus :

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

L’accumulation de phrases courtes (et donc de points) traduit le détachement caractéristique du héros de l’œuvre de Camus, qui est comme étranger à lui-même.

Le point d’exclamation

Le point d’exclamation peut traduire tout un éventail de sentiments vifs : choc, colère, agacement, angoisse … Il est à manier avec des pincettes, mais convient bien à un héros qui ressent les événements de manière excessive, qu’il soit d’un tempérament colérique, émotif ou angoissé. Ou tout simplement à un personnage qui vit une émotion forte à un instant T.

Citons l’inimitable lapin blanc de Lewis Carroll dans Alice au pays des merveilles :

« Oh, là là ! Oh, là là ! Je vais être en retard ! »

Grâce à ces quelques mots, on visualise tout de suite le lapin au tempérament anxieux, qui se précipite, montre en main, dans une course folle pour arriver à l’heure. Ici, l’utilisation répétée des points d’exclamation est très visuelle et efficace parce que le contexte s’y prête (mais deviendrait lourde si le procédé se poursuivait sur tout un paragraphe).

La virgule

La virgule permet de freiner la lecture et ainsi de formuler de longues phrases. De ce fait, elle s’accorde bien aux personnages posés, qui sont plus dans la réflexion que dans l’action.

Ce signe de ponctuation peut aussi exprimer l’accumulation. Comme dans cet extrait de Circé de Madeline Miller, où l’abondance de virgules montre à quel point l’apprentissage de la sorcellerie est perçu comme répétitif et fastidieux par la narratrice :

« Laissez-moi vous expliquer ce que la sorcellerie n’est pas : ce n’est pas un pouvoir divin, qui vient en un clin d’œil, d’une simple pensée. Elle nécessite d’agir, de manipuler, de planifier, rechercher, fouiller, sécher, couper et moudre, bouillir, parler et chanter. Et même après toutes ces étapes elle peut échouer, ce qui n’arrive pas aux dieux. Si mes herbes ne sont pas suffisamment fraîches, si mon attention diminue, si ma volonté est faible, les drogues deviennent vertes et rances entre mes mains. »

L’accentuation de la ponctuation est ici au service du sens du récit : elle provoque l’effet voulu par l’auteur.

Les points de suspension

Les points de suspension traduisent l’hésitation, le doute, l’incertitude et le trouble. Ce signe de ponctuation est aussi synonyme de suggestion, il invite le lecteur à terminer lui-même l’idée formulée par le récit.

Dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix de J.K. Rowling, la prophétie énoncée par Sibylle Trelawney est émaillée de points de suspension. Cela exprime autant le mystère du propos que le tempérament brumeux du personnage.

«Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur des Ténèbres approche… il naîtra de ceux qui l’ont par trois fois défié, il sera né lorsque mourra le septième mois… et le Seigneur des Ténèbres le marquera comme son égal mais il aura un pouvoir que le Seigneur des Ténèbres ignore… et l’un devra mourir de la main de l’autre car aucun d’eux ne peut vivre tant que l’autre survit…»

Voilà pour cette réflexion sur la ponctuation quand on écrit un roman 😊

✍️ Un petit exercice, ça vous tente ? Recopiez un paragraphe d’un livre sur une feuille, en omettant la ponctuation. Ensuite, amusez-vous à le ponctuer à plusieurs reprises en attribuant à chaque fois un état d’esprit différent au narrateur. Anxieux ? Nonchalant ? Colérique ? Évasif ? Voyez comment la ponctuation influe sur le ton du récit !

À lire aussi : Utiliser les figures de style pour imager son roman

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8 Commentaires

  • Répondre Elena le 15/06/2020 à 10 h 24 min

    Je suis sûre que ces astuces vont beaucoup m’aider, merci ! 🙂

    • Répondre Charlotte le 15/06/2020 à 17 h 56 min

      😊

  • Répondre Ayelle le 15/06/2020 à 22 h 52 min

    C’est la première fois que je vois un blog d’écriture pointer ce sujet, et ça fait plaisir ! C’est vrai que la ponctuation est importante. J’aurai aimé faire des exercices à l’école, ajouter la ponctuation dans les phrases 😀
    Merci Charlotte !

    • Répondre Charlotte le 16/06/2020 à 9 h 54 min

      Merci à toi ! C’est vrai que la ponctuation est assez peu explorée à l’école, mais il n’est jamais trop tard pour faire des exercices ^^

  • Répondre Kerjul fait de la prose le 17/06/2020 à 13 h 51 min

    Tout à fait d’accord, la ponctuation est très importante ! (En témoigne ce point d’exclamation qui vient appuyer mon propos 😉)
    C’est pas pour rien que j’ai consacré tout un article aux guillemets/tirets de dialogue…
    Personnellement, je suis une grande adepte des virgules. La ponctuation est pour moi une affaire de rythme aussi, de pulsation du récit 🙂

    • Répondre Charlotte le 17/06/2020 à 14 h 22 min

      Héhé je trouve ce point d’exclamation fort à propos 😉

      Je file lire ton article sur les guillemets/tirets de dialogue !

  • Répondre BOISSIER le 06/07/2020 à 17 h 32 min

    Merci de vous pencher sur la ponctuation ! Une fée mal-aimée de nombreux auteurs et de journalistes. C’est fou de constater, les différences d’appréciation entre les ouvrages traitant du sujet :
    cf. :
    Règles typographiques — Imprimerie nationale.
    Le bon usage : Grevisse — André Groose — Duculot
    L’art de ponctuer : Bernard Tanguay-Ed. Québec Amérique
    La ponctuation des dialogues s’embarque sur une coquille de noix, ballotée de toutes parts !
    Exemple significatif ; le tiret de dialogue, le retrait de ligne, etc.
    Alors, qui croire ?
    La ponctuation maitrisée -Raymond Jacquenod -Marabout-

    • Répondre Charlotte le 06/07/2020 à 20 h 11 min

      Merci pour votre message ! C’est vrai que les nuances techniques sont assez complexes. C’est pour ça que je n’en parle pas dans mon article et que j’ai préféré me concentrer sur la manière dont la ponctuation influence le ton du récit 😊

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