Écriture

L’importance des détails dans l’écriture d’un roman

23/08/2021

On parle souvent des grands principes de l’écriture romanesque, mais avez-vous pensé à la place que tiennent les petits détails quand on écrit un roman ?

Cette idée de thème m’est venue après l’écoute d’un podcast sur l’écriture, où un auteur insistait sur le fait que tous – absolument tous – les éléments figurant dans le récit devaient avoir un rôle à jouer par la suite. Que chaque détail devait servir à quelque chose de concret dans la narration. Qu’il fallait, par exemple, s’abstenir de préciser la couleur de cheveux du héros si cela n’avait pas de conséquence directe sur l’intrigue.

Cette idée m’a interpellée, notamment parce qu’elle fait écho au principe du Fusil de Tchekhov :

Supprimez tout ce qui n’est pas pertinent dans l’histoire. Si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré aux actes suivants. S’il n’est pas destiné à être utilisé, il n’a rien à faire là.

Anton Tchekhov

Je suis d’accord avec l’idée de Tchekhov, qui nous encourage à écrire des histoires denses et puissantes. Bien sûr, chaque élément doit apporter quelque chose au roman et ne pas être posé là pour faire joli, ou pire, par remplissage …

Mais un récit est un ensemble complexe, et un petit détail en apparence anodin peut servir à tant de choses !

C’est sur ce point que le propos de l’auteur du podcast m’a titillée. Pour moi, le risque d’épurer au maximum son roman est de produire un texte desséché et sans âme. C’est à dire une mécanique bien huilée, efficace sur le plan de l’intrigue mais peu propice à provoquer des émotions.

Les petits détails sont la vie du texte, ils en forment la magie et le charme.

J’ai donc eu envie de vous proposer une liste des rôles que peuvent remplir ces détails pour enrichir un roman, au-delà du simple déroulé de l’intrigue. Bien sûr il s’agit d’une liste non exhaustive, qui pourrait être complétée sur des dizaines de lignes …

  • Créer une ambiance, une atmosphère qui donne la tonalité d’une scène.
  • Caractériser un personnage, lui apporter de l’épaisseur et de la consistance.
  • Donner des indices sur la nature d’une relation ou sur son évolution dans l’histoire.
  • Dresser un décor, un univers dense et cohérent.
  • Écrire un dialogue piquant qui donne le ton d’un échange.
  • Apporter du réalisme, donner l’impression que l’histoire est vraie.
  • Introduire une thématique symbolique qui rend le roman plus puissant.

L’idéal, c’est de faire en sorte qu’un seul détail remplisse plusieurs de ces rôles.

Imaginez. Vous écrivez un roman policier. Bientôt, le héros va déboucher dans une rue et apercevoir la victime du crime, allongée sur le sol. Au lieu de commencer votre chapitre par cette découverte, vous choisissez de montrer que le héros sort d’un bistrot parisien, où il va boire son café seul, tous les matins depuis des années. Il ne tombera sur le corps qu’après ces quelques lignes.

Ces détails concernant le quotidien du héros n’auront pas forcément de conséquence directe sur l’intrigue … En revanche, ils vont renforcer le réalisme, en créant l’illusion que le héros existe indépendamment de l’histoire. Mais aussi caractériser ce personnage, en nous montrant qu’il aime la solitude et ses petites habitudes. Enfin, c’est une manière d’esquisser le cadre parisien dans lequel se situe le roman.

On pourrait même imaginer que ces détails se rattachent à la symbolique plus globale de l’histoire, celle d’un homme solitaire et englué dans sa routine, dont la découverte d’un crime va chambouler l’existence … J’extrapole, mais vous voyez l’idée.

L’important, ce n’est pas que chaque élément ait un rôle concret à jouer dans l’intrigue, mais plutôt qu’il tende, de près ou de loin, vers l’unité générale du récit dans tout ce qu’elle a de riche.

Vous savez que j’aime illustrer mes articles avec des extraits de romans. Cette fois-ci, je vais mettre en lumière un passage du tome 2 du Trône de Fer (George R.R. Martin) dont un détail m’a marquée. Anodin en apparence, il a en réalité un grand impact émotionnel.

Attention, la suite de l’article révèle certains éléments de l’intrigue du Trône de Fer …

Pour s’échapper du sinistre château d’Harrenhal, la jeune Arya Stark doit tuer un garde. Il s’agit du premier meurtre qu’elle commet. Une fois cet acte accompli, l’auteur raconte :

Elle avait les doigts tout empoissés de sang, et l’odeur rendait nerveuse sa jument. Bah, songea-t-elle en se mettant en selle, la pluie va les nettoyer.

George R.R. Martin

Ce petit détail de la pluie qui tombe, et surtout la réflexion qu’elle fait naître chez le personnage, en dit énormément sur son évolution psychologique. Avant ce passage, Arya, qui n’est encore qu’une enfant, a vécu de véritables horreurs dans le continent en guerre qu’est Westeros.

La réaction détachée avec laquelle elle considère son premier meurtre nous montre à quel point elle s’est endurcie et habituée au spectacle de la violence. Arya est arrivée à un point de bascule où pour survivre, elle doit s’insensibiliser.

Ainsi, sa jument semble plus émue qu’elle par ce qui vient de se produire, et, pour la fillette, le sang sur ses mains ne représente rien d’autre qu’une tâche gênante que la pluie nettoiera. Cela nous renseigne sur le changement qui s’est opéré en elle, et préfigure le chemin qu’Arya prendra dans la suite de la saga.

À lire aussi : Les conseils d’écriture de George R.R. Martin

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  • CANDICE le 23/08/2021 à 20 h 58 min

    Les détails ! On ne pourrait pas écrire sans eux 😉 ils ont toujours eus leur place primordiale dans les romans, et rendent évidement le texte plus vivant. On ne pourrait pas se passer d’eux ! Superbe article, très intéressant, très bien écrit, et très inspirant (comme d’habitude).

    • Charlotte le 23/08/2021 à 21 h 42 min

      Merci beaucoup Candice !

  • Denis le 24/08/2021 à 0 h 32 min

    Bonjour Charlotte, oui, les détails doivent cesser d’être considérés comme de « simples » détails dès lors qu’ils sont à certains égards révélateurs (durcissement d’Arya par exemple). Merci pour ton article qui nous donne des éclaircissements, des faisceaux de lumière divergents et intéressants. En littérature comme ailleurs il faut se garder des t’as qu’à, faut que tu…

    • Charlotte le 24/08/2021 à 20 h 14 min

      Merci Denis 🙂 oui il faut toujours garder son esprit critique et prendre du recul sur les conseils que l’on entend.

  • Enirtourenef le 25/08/2021 à 16 h 06 min

    Je crois que tous mes détails ne servent pas à quelque chose… Je suis un peu une spécialiste des fausses pistes : je lance des trucs dont on ne reparlera plus après parce que ben… la vie ud personnage a fait que c’est passé à la trappe.
    Je te rejoins dans la vision des détails : ils sont aussi là pour donner du relief, de l’émotion… Puis, là où l’exemple de l’auteur est selon moi un peu bancal, c’est qu’il y a détail et détail. Les couleurs de cheveux des personnages permettent aux lecteurs de mieux se les représenter. Je trouve ça important. Perso, quand j’ai pas assez de descriptions, je me sens un peu perdue, je ne sais pas trop comment le personne est, et quand tout à coup dans le dernier tiers on parle d’un truc (genre je sais pas, d’une ride marquée sur le front, par exemple) je me dis que j’aurais bien aimé le savoir avant, parce que ça remet en cause toooooutes mes images !

    Dans la liste que tu donnes, je pense que j’utilise le plus les détails par soucis de réalisme.

    Je trouve l’exemple que tu as choisi très intéressant !

    • Charlotte le 25/08/2021 à 16 h 58 min

      Merci 😉. Héhé les fausses pistes ont aussi leur utilité, notamment quand elles servent à détourner l’attention des « vraies » pistes (c’est le principe du hareng rouge auquel j’ai consacré tout un article). Je suis totalement d’accord avec toi pour les descriptions de personnages : ça m’est aussi arrivé que l’un d’entre eux ne soit pas décrit tout de suite, que mon imagination ait fait le travail, et que je sois déboussolée s’il ‘est décrit différemment ensuite !