Je viens de relire Déracinée de Naomi Novik, un roman fantasy qui m’a marquée il y a quelques années. En réfléchissant à ce qui m’a tant plu dans ce récit, je lui ai trouvé une similitude avec deux autres de mes romans chouchous, j’ai nommé Shining de Stephen King et Rebecca de Daphné du Maurier. Pour moi, ce point commun fait justement tout le sel de ces trois livres…
Ils ont la particularité de présenter un antagoniste terrifiant, mystérieux… et complètement inhumain. Et pour cause : dans la fantasy Déracinée comme dans le roman psychologique Rebecca et le thriller horrifique Shining, le méchant de l’histoire n’est autre qu’un LIEU.
Ces livres le prouvent, un lieu peut être terriblement efficace en tant qu’entité antagoniste. Une maison, une forêt ou même une ville peuvent devenir de redoutables adversaires. Lorsqu’ils sont bien utilisés, ces antagonistes atypiques créent une atmosphère oppressante inoubliable.
Quand un hôtel enferme et isole ses proies
C’est bien sûr le cas de Shining, lu il y a plus de vingt ans mais toujours gravé dans ma mémoire. Au premier regard, l’histoire raconte la descente aux enfers de Jack Torrance, un écrivain en mal d’inspiration, qui doit entretenir un hôtel déserté pendant l’hiver.
Jack s’y installe avec sa femme et son fils, et tous les trois sont coupés du monde par d’importantes chutes de neige. Au fil du récit, nous comprenons que l’hôtel joue un rôle bien plus important qu’un simple décor… Il possède une présence vivante et maléfique. L’hôtel influence les personnages, exploite leurs faiblesses et nourrit leurs peurs. Ses chambres et ses couloirs participent au conflit, se transformant en entités hostiles.
Le côté angoissant de l’hôtel est d’autant plus réussi que les personnages y sont coincés, la neige les coupant du reste du monde. Ils sont complètement à la merci de cet antagoniste tentaculaire et mystérieux qui leur impose des visions du passé, et joue sur l’esprit de Jack jusqu’à le rendre fou. Ainsi, le danger vient de l’hôtel lui-même, mais aussi et surtout de Jack, qui finit par perdre la raison sous l’influence de l’hôtel, et se retourne contre sa famille.
Quand une forêt est dotée d’une volonté propre
Déracinée est un autre exemple fascinant de lieu antagoniste. Dans un cadre de fantasy médiévale, ce roman raconte l’histoire d’une jeune sorcière confrontée au Bois. Celui-ci n’est pas seulement une forêt inquiétante : il agit comme une force malfaisante.
Le Bois corrompt tout ce qu’il touche. Il envoie des créatures sylvestres monstrueuses attaquer les humains et étend constamment son influence maléfique en les contaminant. Les villageois des alentours vivent dans sa crainte permanente.
Ce qui rend cette forêt particulièrement intéressante, c’est qu’elle possède une personnalité. Elle réagit, menace et poursuit ses propres objectifs. Le lecteur n’a pas l’impression d’affronter un simple environnement hostile, il a le sentiment que le Bois est une présence consciente qui attaque sciemment les personnages.
J’ai aussi adoré le fait que l’hostilité du Bois soit si bien expliquée à la fin. C’est un point assez flou dans Shining (Stephen King excelle dans l’art de raconter des forces maléfiques floues) mais super bien expliqué dans Déracinée.
Quand un manoir est hanté par un souvenir
Dans un genre différent, Rebecca raconte une autre situation difficile: celle d’une jeune femme qui épouse un veuf et part habiter à Manderley, son manoir somptueux. Le hic ? L’aura de son ancienne épouse, morte bien avant le début du récit, émane de chaque pièce, de chaque meuble du domaine. Il n’est pas question de fantôme, et pourtant, la présence de Rebecca est partout.
Cela devient obsédant pour l’héroïne, qui ne trouve pas sa place à Manderley. Le manoir ressemble à un organisme vivant symbolisant Rebecca. La nouvelle maîtresse des lieux en est rejetée comme un corps étranger. Elle dépérit entre ces murs, enchanteurs en apparence, mais toxiques pour elle.
Ici, il n’est pas question d’une attaque directe comme dans Déracinée, ni de la menace d’un père rendu fou par les lieux comme dans Shining. Le danger est psychologique (mais non moins dévastateur) pour l’héroïne, qui s’éteint peu à peu sous l’influence de Manderley. La protagoniste est déjà fragile et manque de confiance en elle : le manoir accentue son point faible.
D’ailleurs, les premières et dernières phrases du roman parlent du manoir. Les lieux nous sont présentés bien avant l’héroïne, et c’est sur sa vue sur que se termine le récit. Ainsi, le ton est posé : l’envoûtante demeure a une place prépondérante dans l’histoire, celle d’un antagoniste aussi insaisissable que menaçant.
Comment créer votre propre lieu antagoniste ?
Si vous souhaitez mettre en scène ce type d’antagoniste dans votre roman, posez-vous quelques questions :
- D’abord, quelle est l’histoire de votre lieu ? Qu’est-ce qui l’a rendu maléfique ?
- Quel est le pouvoir de votre lieu antagoniste ? Peut-il influencer les émotions ? Modifier l’espace ? Rendre fou comme dans Shining ? Piéger les personnages, ou même les attaquer comme dans Déracinée ? Révéler leurs peurs comme dans Rebecca ?
- Dispose-t-il de « soldats » (des créatures qu’il déploie contre le héros) ?
- Demandez-vous comment il agit contre les objectifs du héros. Un lieu antagoniste doit créer des obstacles concrets. Il ne suffit pas qu’il soit inquiétant, il doit compliquer la progression du protagoniste.
- Enfin, réfléchissez à sa personnalité. Même si votre lieu ne parle jamais, il peut posséder une logique ou une volonté propre.
Regardez votre décor autrement
Même sans déployer un lieu antagoniste, ce concept peut vous aider à améliorer vos décors. De nombreux auteurs consacrent beaucoup de temps à construire leurs personnages et leur intrigue, mais considèrent encore le lieu de l’histoire comme un simple cadre.
Pourtant, il serait dommage de se priver de l’ambiance et de la force dramatique d’un lieu bien travaillé !
Alors, lors de la préparation de votre prochain roman, posez-vous cette question : et si le lieu de votre histoire n’était pas un simple décor, mais un personnage à part entière ?
Bonne écriture à vous 😉





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