Écriture

Antagoniste : mais pourquoi est-il si méchant ?

28/09/2020

Il fut un temps où tous les regards se tournaient vers le héros. On louait son courage, son humilité, sa droiture sans faille. Le méchant, lui, nous apparaissait comme abject et obscur, tout juste bon à mettre en valeur les qualités exceptionnelles de son ennemi juré.

Et puis, peu à peu, l’antagoniste a commencé à prendre une nouvelle forme … celle d’un personnage complexe, avec des sentiments humains et un passé expliquant sa sombre destinée. Comme le serpent se débarrasse de sa mue, le méchant a délaissé sa carapace stéréotypée pour laisser entrevoir son âme.

Précisons que la mise à nu des sentiments des antagonistes existe depuis plusieurs siècles (comme dans Frankenstein de Mary Shelley) mais s’installe dans la culture populaire depuis peu.

Au cinéma, la 2ème trilogie de Star Wars nous a ainsi montré comment Anakin Skywalker est devenu Dark Vador. Plus récemment, c’est le Joker dont on a pu suivre la descente aux enfers sur grand écran. Nous avons pris goût à ces méchants torturés et ambivalents. Il y a désormais une inversion des rôles : la plupart des spectateurs préfèrent le fourbe Loki au valeureux Thor !

Les livres ne sont pas en reste. Certains mettent en scène des antihéros psychopathes en nous racontant par quoi ils sont passés pour en arriver là (Lestat le Vampire d’Anne Rice, Le prince écorché de Mark Lawrence).

D’autres revisitent le passé de méchants emblématiques pour romancer leur passage du côté obscur de la force (Heartless de Marissa Meyer dévoile la jeunesse de la Reine de Cœur, le préquel de la trilogie Hunger Games de Suzanne Collins raconte celle du président Snow).

Bref, une chose est sûre : sur grand écran comme sur papier, les méchants ont la côte !

Pourquoi le passé des méchants nous fascine-t-il ?

Les antagonistes sont souvent charismatiques. Ils ont un côté épicé, mystérieux ou provocateur qui nous attire. La perfection ennuie alors que la part d’ombre, elle, accroche notre intérêt : elle nous captive autant qu’elle nous repousse …

Mais si ces personnages nous passionnent, c’est aussi parce que nous adorons découvrir la trajectoire qui les a fait basculer. C’est l’occasion de voir comment la part d’obscurité, qui existe en chacun de nous, s’est développée chez eux et pourquoi. On assiste à la lutte intime entre leurs mauvais côtés et ce qu’il reste de bon en eux. Bref, on plonge dans l’âme humaine et dans ce qu’elle a de plus complexe.

Or, rien n’est plus captivant à lire que ce qui est profondément humain …

Comment écrire l’évolution du méchant ?

Pour raconter une évolution crédible, il faut qu’elle soit progressive. D’autant plus si vous voulez faire passer un personnage d’individu lambda à créature odieuse. On ne se réveille pas méchant du jour au lendemain !

Pour comprendre comment écrire ce changement, penchons-nous sur l’un des principes de base en écriture : l’arc narratif du personnage. Cette structure est traditionnellement utilisée pour faire évoluer le héros « en mieux » mais elle marche aussi dans le sens inverse.

L’arc narratif du méchant peut être décomposé en 3 étapes :

La situation émotionnelle de base

Le personnage n’est ni bon ni mauvais, c’est un être humain avec ses failles. Il possède une part de lumière … mais aussi une part d’ombre. En effet, pour que l’évolution soit crédible, il faut laisser transparaître, en filigrane, le méchant qu’il deviendra plus tard.

L’évolution progressive

Le personnage rencontre une série d’épreuves qui vont le blesser et faire resurgir sa part d’ombre. Celle-ci est de plus en plus activée par les coups qu’il encaisse. Sa souffrance doit être palpable : il n’y a pas de transformation négative sans douleur. Le personnage vit un conflit interne au fil duquel ses bons côtés cèdent progressivement la place à ses mauvais.

La transformation finale

Ce climax psychologique coïncide souvent avec celui de l’intrigue. Une petite goutte d’eau (ou un torrent furieux) fait déborder le vase. Le point de non-retour est atteint, la part d’ombre prend le dessus, et le personnage bascule irrémédiablement du côté obscur de la force.

Ce schéma n’a rien n’obligatoire mais il fonctionne bien !

Étude de cas : Ulla, la sirène trahie

Pour illustrer ce thème passionnant, je vais vous parler de la nouvelle Quand l’eau chantait le feu de Leigh Bardugo. Celle-ci nous raconte le passé de la sorcière des mers du conte La petite sirène. [Spoiler : Je résume l’histoire de la nouvelle dans mon analyse. Si vous préférez la découvrir en la lisant, elle figure dans le recueil Le chant des ronces, que je vous recommande si vous aimez la littérature fantastique !]

Illustration Anna Dittmann

Qui est Ulla au début de l’histoire ?

C’est une sirène au physique étrange, différente des autres membres de son peuple. Rejetée par les siens, Ulla n’en est pas moins droite et courageuse. Elle est solitaire, mais sa passion et son talent pour le chant lui permettent de garder la tête haute.

C’est ce don pour le chant qui va la rapprocher d’une autre jeune sirène, Signy. Dès lors, Ulla fait preuve d’une loyauté sans faille envers sa seule amie.

Comment devient-elle méchante ?

Ulla et Signy sont désormais inséparables, et la magie invoquée par leurs chants est si forte qu’elles attirent l’attention de Roffe, un prince du royaume des mers. Hélas, celui-ci décide de se servir des deux sirènes pour voler l’héritage du trône à ses frères ainés …

Roffe emmène Ulla et Signy avec lui au royaume des humains, où la magie permet de transformer leurs queues en jambes pendant trois mois. Sur la côte, Ulla découvre pourquoi elle est si différente des siens : sa vraie mère est une sorcière humaine.

Pour servir ses intérêts, Roffe les pousse à utiliser leurs chants magiques afin de créer un sort puissant qui nécessite de tuer un humain. Ulla commence par refuser mais Signy, éperdue d’amour pour Roffe, la convainc d’accepter. Malgré sa répulsion, Ulla finit par se compromettre pour son amie.

Alors que le sort tourne mal, Ulla est gravement blessée et Roffe refuse de chanter le sort de guérison. Signy trahit son amie en se rangeant du côté de Roffe pour garder ses faveurs, abandonnant Ulla à l’agonie. Contre toute attente, celle-ci survit. Le cœur brisé par cette trahison, elle utilise la magie pour se transformer en une terrible sorcière des mers qui ravage tout sur son passage …

Pourquoi cette évolution est-elle réussie ?

Le personnage d’Ulla est bien campé : dès le départ, alors qu’elle est encore bienveillante, on perçoit sa nature forte et ambitieuse, qui colle bien avec celle d’une sorcière des mers. De plus, on voit tout de suite qu’elle surinvestit sa relation avec Signy et que leur amitié n’est pas aussi importante pour l’une que pour l’autre.

Sans oublier qu’Ulla possède une puissance magique hors normes, que l’on imagine redoutable si elle venait à être mal exploitée …

Vers le milieu du récit, on apprend qu’Ulla a du sang de sorcière dans les veines. Cette précision rend sa transformation finale d’autant plus crédible : c’est comme si elle avait une prédisposition à devenir une créature des ténèbres !

Mais c’est surtout la trahison de Signy, que l’on ressent dans toute sa cruauté et son injustice, qui rend crédible le changement d’Ulla. Le récit est poignant et provoque notre empathie. On se dit qu’on pourrait réagir de la même manière que la pauvre Ulla.

Le climax est très bien écrit : on perçoit finement le moment où tout bascule, le point de non-retour qui allume un brasier de haine dans le cœur d’Ulla …

👉 Pour résumer, la réussite de cette évolution réside autant dans les indices glissés au début et tout au long du récit que dans le climax final !

À lire aussi, pour humaniser les méchants emblématiques :

Tant que vole la poussière de Cameron Valciano
Pour vivre la suite des aventures de Wendy et Peter Pan … tout en levant le mystère sur le passé captivant du Capitaine Crochet, et l’origine de la haine qu’il voue au garçon volant.

Circé de Madeline Miller
Pour découvrir la vie de la déesse-sorcière de la mythologie grecque sous un angle nouveau, celui d’une femme sensible et éprise de liberté.

Frankenstein de Mary Shelley
Pour s’émouvoir du récit pur et bouleversant de la célèbre créature ramenée à la vie par un savant égoïste.

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7 Commentaires

  • Répondre Enirtourenef le 28/09/2020 à 14 h 05 min

    J’ai du mal avec les méchants comme j’ai du mal avec les personnages en général. Je n’écris jamais de méchants. Je considère qu’il n’y en a pas : il y a juste des personnes avec des objectifs différents et des visions du monde différentes qui s’affrontent. Dans la vraie vie, c’est d’ailleurs assez rare de trouver une personne vraiment méchante sur tous les plans, qui n’a pas subit de trahison, etc., et qui agit juste pour faire du mal et pas pour se rassurer elle-même (ou suis-je trop confiance en l’âme humaine ? (ça ferait mal à ma réputation xD)). Un livre que j’aime beaucoup, celui qui m’a le plus marqué de toute ma vie, que j’ai lu il y a une dizaine d’années et relu le mois dernier (une immense claque) entre là-dedans. Au final, Harrakin qui trahit Marikani n’est pas vraiment méchant : il profite juste d’une occasion qui lui est donnée pour prendre le pouvoir et ce sentiment est très bien rendu dans le livre. Lao Simba est ce qui se rapproche le plus d’un méchant, parce qu’il n’est pas croyant mais utilise la religion comme les meilleurs extrémistes et qu’on se dit souvent en lisant ce qu’il dit « mais il est fou ! », mais même si le roman n’insiste pas trop on mentionne quand même qu’il a des buts politiques de prise du pouvoir, pour que le pouvoir religieux domine le pouvoir temporel. Le roi qui envahit les royaumes de Tanjor se rapproche un peu des antagonistes frappadingue des manga x) Bref. Il n’y a pas vraiment de vrai méchant et je crois en lisant ton article que c’est aussi pour ça que j’aime ce roman. J’aime aussi particulièrement les films de Miyazaki pour ça. Dans Princesse Mononoke il n’y a pas de méchants, dans Le Voyage de Chihiro non plus, et dans Mon Voisin Totoro encore moins ! Ce sont simplement des histoires et pas des combats et j’aime bien cette idée et je voudrais réussir à écrire suffisamment bien pour rendre ça dans ce que je fais (même si c’est pas gagné).

    • Répondre Charlotte le 28/09/2020 à 20 h 24 min

      J’aime beaucoup les livres du Trône de Fer pour les raisons que tu cites dans ton commentaire : il n’y a pas de méchants, juste des personnages différents dont les objectifs se contrecarrent (bon hormis deux ou trois psychopathes tout de même) …

      • Répondre Enirtourenef le 05/10/2020 à 10 h 55 min

        Mais que ferait-on sans de bons psychopathes ? x) Je n’ai pas lu le Trône de Fer ni regardé la série, mais je connais assez pour savoir qu’il y a énormément de personnages (et de tomes !) et du coup je ne trouve pas ça mal qu’il y ait de vrais méchants, dans la mesure où on a quand même le temps de les développer pour les qualifier de « psychopathes » (et non de « méchants » qui resterait un peu simpliste et manichéen). Alors que Les Trois Lunes de Tanjor ce n’est qu’une trilogie, donc je pense qu’il n’y a pas la latitude nécessaire pour dresser un bon psychopathe (surtout que c’est déjà une histoire très foisonnante !).

        • Répondre Charlotte le 05/10/2020 à 11 h 11 min

          Oui il y a énormément de personnages dans Le Trône de Fer, et ils sont super bien développés ! Tu me donnes envie de lire Les trois lunes de Tanjor.

          • Enirtourenef le 18/10/2020 à 15 h 24 min

            Tu me diras si tu le fais et si tu as aimé !
            Sur Babelio les avis sont très tranchés, soit les lecteurs ont adoré, soit ils ont détesté !

  • Répondre Justine_autrice le 28/09/2020 à 16 h 32 min

    Encore un superbe article ^^ Dans le roman que je suis occupée d’écrire, mon antagoniste est sans doute le personnage que j’ai le plus développé. Il est d’ailleurs inspiré d’Anakin Skywalker. Comme tu dis, c’est la part d’ombres qui me fascine ^^. Je ne connais pas du tout la nouvelle sur la sirène dont tu parles mais ça m’a donné envie de la lire. Elle a l’air bien sympa !

    • Répondre Charlotte le 28/09/2020 à 20 h 26 min

      Merci beaucoup 🙂 ! Comme toi j’aime bien m’inspirer de personnages de films dont j’ai aimé le développement. C’est vrai qu’Anakin est un bon exemple, surtout que Dark Vador est un méchant mythique.

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